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Écriture scientifique : temps, voix et emploi du « je »

Le « nous » de modestie a une règle d'accord que presque personne n'applique correctement. Nous te montrons laquelle, et quel temps convient à chaque partie du mémoire.

Auteur chez empirio.ai - Marvin Depping, cofondateurpar Marvin DeppingMis à jour le 2 septembre 2026Temps de lecture 12 min

Le sujet est arrêté, le plan est fait, les premières pages sont écrites. Puis arrive le troisième chapitre, le texte se met à ressembler à un mode d'emploi, et tu ne saurais dire pourquoi. En marge, ton directeur de mémoire écrit « à reformuler de façon plus scientifique », et cela ne règle strictement rien.

L'écriture scientifique consiste à formuler de telle sorte que chaque affirmation porte son origine et que personne n'ait à deviner qui avance quoi. Concrètement : le présent comme temps de base, un emploi mesuré de la première personne, la voix active quand elle convient, des termes techniques répétés plutôt que variés, et aucun mot qui ne serve qu'à remplir des lignes. Chaque règle ci-dessous provient d'une source francophone de référence.


📌 L'essentiel en bref

  • Le présent domine, la méthodologie passe au passé.
  • Le « nous » de modestie garde l'adjectif au singulier.
  • Sciences Po Lille déconseille la première personne dans un mémoire.
  • Le « on » est proscrit parce qu'il reste trop imprécis.
  • Répéter un terme technique relève de la précision.

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Écriture scientifique : ce qui fait un bon style

L'écriture scientifique est la manière de formuler dans laquelle chaque affirmation porte son origine et où chaque phrase reste univoque sans question de relance. Ce n'est pas un ton que l'on adopte, mais la somme de quatre décisions : le temps, la construction des phrases, le choix des mots, et le degré de visibilité de la personne qui écrit.

Le vademecum « Préparer et rédiger un mémoire de recherche » de Sciences Po Lille (année universitaire 2015-2016) résume l'exigence en une formule : un style nuancé, retenu mais efficace, sans jargon. Les phrases y sont recommandées courtes, et le jargon écarté, à condition que les termes restent choisis avec précision.

C'est précisément là que se loge le malentendu qui rend tant de mémoires difficiles à lire. Qui veut sonner scientifique allonge ses phrases et cherche des mots plus grands. Qui écrit scientifiquement fait l'inverse et démonte chaque phrase jusqu'à ne laisser que ce qu'une autre personne peut vérifier. C'est plus exigeant que la phrase alambiquée, et c'est justement ce qui est évalué.

Le style est donc la dernière couche posée sur tout le reste. Le sujet, la question de recherche et le plan de ton mémoire décident si le fond tient. Le style décide si quelqu'un s'en aperçoit. La façon dont les deux s'articulent est traitée dans la vue d'ensemble des fondements de la recherche empirique.

Quel temps pour quelle partie du mémoire ?

Un mémoire s'écrit majoritairement au présent. Le passé composé et le passé simple apparaissent là où quelque chose s'est réellement produit et achevé, c'est-à-dire surtout dans la méthodologie et les résultats. Aucune règle ne vaut pour toutes les disciplines, mais la répartition ci-dessous se retrouve dans la plupart des guides universitaires.

Partie du mémoireTempsExemple de phrase
Introduction et état de l'artPrésentLes enquêtes en ligne touchent des publics difficiles d'accès.
Renvoi à d'autres travauxPrésentAuteur (année) propose une définition plus étroite.
Description de ton terrainPrésentL'association compte 320 membres.
Tes propres étapes de méthodePassé composé212 personnes ont participé à l'enquête.
Tes propres résultatsPassé composéL'enquête a fait apparaître trois motifs récurrents.
Discussion et conclusionPrésentLes résultats indiquent un lien net entre les deux.

La logique derrière ce tableau est plus simple qu'il n'y paraît. Ce qui vaut encore au moment de la lecture se met au présent : l'état de l'art, une théorie, ton terrain d'enquête. Ce qui a eu lieu une fois puis s'est achevé se met au passé : ta collecte, ton dépouillement, ton prétest. Presque tous les cas douteux se tranchent sur cette seule question.

Ce qui prime en dernier ressort, ce sont les consignes de ta formation. Les disciplines expérimentales séparent les temps par partie bien plus strictement que les sciences humaines, et le guide de ton département l'emporte sur toute recommandation générale, y compris celle-ci.

Peut-on écrire « je » dans un mémoire ?

Aucune règle de langue n'interdit le « je » dans un travail universitaire, mais l'usage francophone le déconseille largement. Le vademecum de Sciences Po Lille est explicite sur ce point : pour parler de soi, il est recommandé de ne pas employer la première personne. Le même document ajoute une interdiction plus rarement formulée ailleurs.

Cette seconde interdiction vise le « on ». Sciences Po Lille demande de le bannir, au motif qu'il est trop imprécis. La remarque mérite d'être prise au sérieux, car le « on » est justement le refuge naturel de qui veut éviter le « je ». Une phrase comme « on constate que » ne dit pas qui constate : ni l'auteur, ni la littérature, ni le lecteur. L'imprécision est simplement déplacée, pas résolue.

Le « nous » de modestie et sa règle d'accord

La solution traditionnelle du français est le « nous » de modestie, un pluriel qui désigne une seule personne. L'Académie française détaille sa règle d'accord dans sa rubrique « On, nous, vous (accord) » : le verbe se conjugue normalement au pluriel, mais les adjectifs et les participes qui s'y rapportent restent au singulier.

L'exemple donné par l'Académie française

L'Académie illustre la règle par une phrase où une autrice parle d'elle-même : « Pour notre part, nous sommes convaincue que notre avis finira par l'emporter. » Le verbe est au pluriel, l'adjectif au féminin singulier. Avec un « nous » ordinaire désignant plusieurs personnes, l'accord se ferait au pluriel. La même règle vaut pour le « vous » de politesse.

Le cas courant est donc le suivant : « je » avec parcimonie et seulement si ta formation l'admet, « nous » de modestie si tu suis la convention classique, et « on » jamais. Ce qui prime en dernier ressort reste la consigne de ton directeur ou de ta directrice de mémoire, et cette question se règle mieux avant la rédaction qu'après la soutenance.

⚠️ Attention

Le « nous » de modestie mal accordé se repère immédiatement à la lecture. Écrire « nous sommes convaincus » quand une seule personne s'exprime transforme le pluriel de modestie en pluriel réel et laisse penser que le mémoire compte plusieurs auteurs. Si tu emploies ce « nous », applique la règle de l'Académie jusqu'au bout, adjectifs et participes compris.

Voix active ou passive dans un texte scientifique ?

La voix active reste le meilleur choix dans un texte scientifique, même si le passif passe depuis des décennies pour la construction la plus savante. Derrière cette réputation se cache une contradiction que peu de guides résolvent, et qui alourdit inutilement beaucoup de mémoires.

La contradiction naît de l'interdiction du « je ». Qui évite la première personne a besoin d'un substitut, et le substitut le plus immédiat est le passif. Le texte devient alors un enchaînement de phrases où personne n'agit : « il a été décidé d'écarter les réponses incomplètes » ne dit pas si cette décision est la tienne ou une règle fixée d'avance. Le passif n'a pas rendu la phrase objective, il a supprimé une information.

Le passif ne rend pas une phrase objective. Il tait seulement qui a agi.

La sortie de cette impasse passe par une troisième voie : ce n'est ni toi ni personne qui agit, mais l'objet lui-même. Cette personnification évite le « je » et le passif en même temps, et c'est la raison pour laquelle les bons textes scientifiques ont rarement besoin des deux.

Quatre tournures qui évitent le « je » et le passif

  • Le texte agit : « Le deuxième chapitre compare les deux méthodes. »
  • L'objet agit : « L'échantillon compte 212 personnes. »
  • Le résultat agit : « L'analyse montre un écart net. »
  • La source agit : « Auteur (année) conteste cette lecture. »

Le passif garde sa place là où l'agent est réellement sans importance. La question à poser avant chaque tournure passive est simple : le lecteur perd-il une information en ne sachant pas qui a agi ? Si oui, la phrase doit passer à l'actif.

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Les mots que tu peux supprimer

Trois catégories de formulations peuvent disparaître d'un mémoire : les mots de remplissage sans contenu propre, les atténuateurs qui rendent une affirmation vague, et les phrases qui ne font qu'annoncer ce qui suit de toute façon. Ensemble, elles représentent souvent un dixième d'un brouillon sans porter le moindre argument.

La raison qui dépasse la simple cosmétique : chaque atténuateur déplace l'affirmation sans que tu t'en aperçoives. « Cette méthode est en quelque sorte adaptée » n'affirme pas la même chose que « Cette méthode est adaptée », et le jury lit la différence.

Atténuateurs et mots de remplissage

Les candidats sont presque toujours les mêmes, et ils apparaissent exactement là où la personne qui écrit n'est pas sûre de son terrain. L'atténuateur remplace alors la justification manquante. La fonction de recherche les trouve en quelques minutes, et chaque suppression rend la phrase plus vérifiable.

  • en quelque sorte, quelque peu, plutôt : retirent à l'affirmation sa vérifiabilité.
  • au fond, en fin de compte, finalement : vagues et souvent redondants.
  • très, vraiment, extrêmement : intensifient sans apporter de preuve.
  • il convient de noter que : annonce sans rien dire.

Le style nominal : quand le verbe disparaît dans un substantif

Le style nominal apparaît quand l'action de la phrase migre dans un substantif et que le verbe se vide de son sens. Les indices sont les terminaisons en -tion, -ment et -ance, associées à des verbes faibles comme effectuer, procéder à ou réaliser. La phrase s'allonge et s'abstrait sans gagner en précision.

  • La réalisation de l'enquête a été effectuée en mai. Mieux : L'enquête s'est déroulée en mai.
  • Il a été procédé à un examen des données. Mieux : L'analyse des données montre que …
  • Il existe une dépendance de l'intelligence au genre. Mieux : L'intelligence dépend du genre.

💡 Astuce

Relis ton mémoire une fois avec une seule question en tête : comment le dire plus simplement ? Ne change rien au fond pendant cette relecture, uniquement la formulation. C'est le passage qui offre le meilleur rapport entre effort et effet, et il repère bien plus qu'un correcteur automatique.

La répétition des termes techniques

Répéter un terme technique est correct dans un texte scientifique, parce que changer d'appellation laisse croire qu'il s'agit d'autre chose. C'est sans doute l'écart le plus marqué avec ce que l'on apprend au lycée, où varier son vocabulaire passait pour la marque du bon style.

Le mécanisme se voit dès qu'on le nomme. Si un mémoire appelle la même chose un échantillon au premier chapitre, une sélection au troisième et un panel au cinquième, le lecteur ne peut pas savoir si l'auteur cherche l'élégance ou pose une distinction. Dans une dissertation littéraire, cela ne coûte rien. Dans un travail de recherche, cela coûte la possibilité de suivre l'argumentation, une perte bien plus chère qu'un mot répété.

La règle ne vaut que pour les termes définis. Partout ailleurs, tu peux et tu dois varier, et les pronoms restent un moyen légitime d'éviter trois « la théorie » dans un même paragraphe. La condition est que chaque « elle » et chaque « celle-ci » n'ait qu'un seul antécédent possible. Dès que deux se présentent, la répétition l'emporte de nouveau.

Erreurs fréquentes en écriture scientifique

Les quatre erreurs suivantes reviennent sans cesse dans les mémoires, et elles ont une origine commune : toutes les quatre naissent de la volonté de paraître particulièrement scientifique. Une fois repérées, elles se corrigent en quelques minutes de relecture.

Le plus rapide est de passer par la fonction de recherche. Trois des quatre se traquent à partir de mots isolés ou de signes de ponctuation, sans relire tout le document.

La phrase qui court sur dix lignes

La phrase à subordonnées multiples a longtemps passé pour une preuve d'effort intellectuel. Elle n'a jamais été un gain pour le lecteur, et elle est aujourd'hui tenue pour un défaut. Concrètement : une phrase porte une idée. Si tu dois reprendre ton souffle deux fois en lisant à voix haute, il manque un point.

Le changement de temps au milieu d'une partie

Le passage du présent au passé à l'intérieur d'un même paragraphe est l'erreur formelle la plus fréquente dans les mémoires empiriques. Elle survient presque toujours à la jointure entre la littérature citée et l'enquête personnelle. Mélanger les temps est permis, rarement utile. Vérifie donc partie par partie, pas phrase par phrase.

Le paragraphe où l'on ne sait plus qui affirme quoi

Quand une référence figure à la fin d'un paragraphe, couvre-t-elle tout le paragraphe ou seulement la dernière phrase ? Cette question ne doit pas se poser à la lecture. Que la référence apparaisse en note de bas de page ou entre parenthèses relève du style de citation, non du caractère scientifique : la méthode Harvard place des références courtes dans le texte, d'autres normes recourent aux notes. Le guide pour citer correctement montre quelle forme s'applique quand.

Le terme qui change de sens en cours de route

Une notion introduite au premier chapitre puis employée autrement au quatrième rend toute une argumentation attaquable. Cela touche surtout des mots comme enquête, sondage, questionnaire et étude, interchangeables dans l'usage courant et distincts dans un travail de recherche. Fixe tes termes une fois, note-les, et tiens-les sur tous les chapitres.

Conclusion

Le style scientifique n'est pas un ton mais une série de décisions défendables, et la plupart penchent du côté de la clarté. Le présent comme temps de base, un emploi mesuré de la personne qui écrit, la voix active et les mêmes termes du début à la fin te mèneront plus loin que n'importe quelle formulation alambiquée. Dans le doute, le guide de ta formation l'emporte sur toute recommandation générale, y compris celle-ci.

Pour aller plus loin


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Questions fréquentes

Un mémoire s'écrit majoritairement au présent. L'introduction, l'état de l'art, la discussion et la conclusion sont au présent, de même que la description de ton terrain. Le passé composé couvre tes propres étapes de méthode et tes résultats, parce que les deux sont achevés. Ce qui vaut encore au moment de la lecture se met au présent.

Aucune règle de langue ne l'interdit, mais l'usage francophone le déconseille. Le vademecum de Sciences Po Lille recommande de ne pas employer la première personne pour parler de soi. La convention classique passe par le « nous » de modestie. Ce qui prime reste la consigne de ton directeur ou de ta directrice de mémoire.

L'Académie française donne la règle dans sa rubrique « On, nous, vous (accord) » : le verbe se conjugue au pluriel, mais les adjectifs et les participes qui s'y rapportent restent au singulier, au genre de la personne qui écrit. L'exemple de l'Académie est « nous sommes convaincue », avec un adjectif au féminin singulier.

Le vademecum de Sciences Po Lille demande de bannir le « on » parce qu'il reste trop imprécis. Une phrase comme « on constate que » ne dit pas qui constate : ni l'auteur, ni la littérature, ni le lecteur. Si une position partagée est visée, une référence doit suivre. Sinon, mieux vaut formuler par le texte lui-même.

La voix active reste le meilleur choix. Le passif tait qui a agi, ce qui pose problème dès que cette information compte : « il a été décidé d'écarter les réponses incomplètes » ne dit pas si la décision est la tienne. Le passif garde sa place lorsque l'agent est réellement sans importance ou inconnu.

Évite les atténuateurs qui affaiblissent une affirmation et les mots sans contenu : en quelque sorte, quelque peu, plutôt, au fond, en fin de compte, très et vraiment. Évite aussi les phrases qui ne font qu'annoncer la suite. Ces deux catégories se trouvent avec la fonction de recherche et se suppriment en quelques minutes.

Répéter un terme technique défini est correct, parce que changer d'appellation laisse croire qu'il s'agit d'autre chose. Un mémoire qui parle d'échantillon, puis de sélection, puis de panel empêche le lecteur de savoir si une distinction est posée. Ailleurs, tu peux varier librement, à condition que chaque pronom n'ait qu'un antécédent possible.

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