Deux mémoires, le même sujet. Le premier relit soixante études sur les usages numériques et les réorganise, le second interroge deux cents étudiantes et étudiants. Les deux sont scientifiques et les deux peuvent décrocher une mention très bien.
Le type de mémoire ne dépend pas de ton goût mais de ta problématique : une question de fréquence, de lien ou d'effet réclame des données nouvelles, donc un mémoire empirique, tandis qu'une question de concepts, de contradictions ou de théories rivales réclame un mémoire théorique. À la fin, tu sauras quel type correspond à ta question, ce qu'il coûte en temps et ce que tu dois valider avec ta direction de recherche.
📌 L'essentiel en bref
- La problématique décide du type, pas le temps disponible.
- Un mémoire théorique n'est pas un raccourci, seulement un autre chemin.
- La revue systématique relève de l'empirie sans collecte propre.
- Aucun texte national ne fixe le nombre de pages.
- La note suit les critères d'évaluation, jamais le type choisi.
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Théorie ou empirie : ce qui compte vraiment
Théorie et empirie ne s'opposent pas, elles se suivent : presque tous les mémoires contiennent les deux. Seul compte le point d'appui de ta conclusion, un savoir déjà constitué ou des données qui n'existaient pas avant toi.
La théorie porte la compréhension du problème. Elle fournit les concepts et les postulats à partir desquels tu peux construire une problématique ou formuler une hypothèse. L'empirie confronte ces postulats au réel, par la mesure, l'enquête, l'observation ou des jeux de données existants.
Werner Heisenberg rapporte dans « La partie et le tout » une conversation avec Albert Einstein où ce dernier résume ce lien : « C'est la théorie qui décide de ce que l'on peut observer. » (Einstein, rapporté par Heisenberg 1969, p. 92) Sans cadre théorique, tu ne sais pas quoi chercher dans tes données.
Le partage entre les deux n'a pas la même forme partout. En France, la formation à la méthode oppose moins le qualitatif et le quantitatif que l'enquête par questionnaire et l'enquête par entretien : la première standardise les réponses pour les compter, la seconde fait parler les personnes.
Mémoire théorique, travail documentaire, revue systématique : la différence
Un mémoire théorique et un travail documentaire ne se valent pas, même si aucun des deux ne suppose de collecter des données. Trois types se distinguent nettement, et seul le premier est théorique au sens strict.
La distinction n'a rien d'une querelle de mots : elle décide si ton mémoire comporte un chapitre de méthode et comment tu justifies ton corpus.
| Type de travail | Origine du résultat | Chapitre de méthode |
|---|---|---|
| Mémoire théorique et conceptuel | concepts, modèles, théories rivales | non, mais corpus justifié |
| Revue systématique | résultats d'études primaires existantes | oui, avec stratégie de recherche documentée |
| Mémoire empirique de terrain | données que tu collectes toi-même | oui, instrument, échantillon, analyse |
Une revue systématique relève de l'empirie alors que personne n'y collecte quoi que ce soit : le matériau vient de seconde main, documenté assez précisément pour qu'une autre personne refasse la même recherche. Comparer deux théories ou clarifier un concept relève au contraire du mémoire théorique et conceptuel.
Quand un mémoire est-il théorique ?
Un mémoire théorique répond à sa problématique à partir d'un savoir existant : des théories, des concepts et un état de la recherche que tu rassembles, confrontes et évalues depuis une position assumée. Aucune donnée nouvelle n'est produite.
Un travail théorique se compose de trois volets :
- Recherche et sélection. Tu rassembles les sources pertinentes et tu expliques pourquoi celles-là plutôt que d'autres.
- Exposition et confrontation. Tu restitues les théories utiles et tu fais apparaître leurs désaccords.
- Évaluation et conclusion propre. Tu juges ce matériau à l'aune de ta problématique et tu formules un résultat.
Le troisième volet est celui sur lequel la plupart des mémoires théoriques trébuchent. Un travail qui se contente de restituer reste une synthèse, et l'apport personnel tient dans le choix du corpus, la comparaison et le jugement.
Le mémoire théorique domine en philosophie, en droit, en théologie et en études littéraires, sans qu'aucune discipline ne l'exclue. La maquette de formation laisse souvent les deux voies ouvertes, et c'est l'UFR ou la direction de recherche qui tranche.
Comment rédiger un mémoire théorique ?
Un mémoire théorique suit l'un de trois schémas : comparer plusieurs théories, examiner un objet à la lumière d'une seule théorie, ou construire une typologie à partir de plusieurs approches. Le schéma retenu commande ton plan.
Trois sujets, un par schéma :
- Le service public ferroviaire en débat : trois conceptions de l'intérêt général appliquées à la SNCF.
- Les inégalités scolaires : l'actualité de la théorie de l'habitus de Pierre Bourdieu aujourd'hui.
- Démocratisation culturelle ou démocratie culturelle : ce que le Pass Culture doit à deux traditions rivales.
Le volume de lecture est le vrai poste de coût de ce type de mémoire : tu lis beaucoup plus que ce qui apparaîtra au final, et le tri prend une grande part du temps.
Aucun texte national ne fixe le nombre de pages d'un mémoire français. La longueur attendue vient de l'établissement : l'UFR de littérature française et comparée de Sorbonne Université demande au moins 60 à 70 pages en master 1 et 100 pages en master 2. Cherche la consigne de ton parcours plutôt qu'un chiffre trouvé en ligne.
Attention
Certains parcours imposent une partie empirique, d'autres laissent le choix. La règle figure rarement dans les modalités de contrôle des connaissances et presque toujours dans les consignes de l'UFR.
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Quand un mémoire est-il empirique ?
Un mémoire empirique répond à sa problématique avec des données qu'il collecte lui-même ou qu'il exploite de façon systématique. Le mot vient du grec ancien « empeiria », l'expérience : l'affirmation repose sur l'observation de l'objet et non sur la seule réflexion à son propos.
Jürgen Raithel décrit le processus de recherche empirique en sept phases dans « Quantitative Forschung » (Raithel 2008, p. 27) :
- Objectif de l'étude, formulation du problème et problématique
- Construction théorique et formulation des hypothèses
- Conceptualisation : opérationnalisation, instrument, protocole, échantillon et prétest
- Préparation du terrain et collecte des données
- Mise en forme des données
- Analyse des données
- Interprétation et diffusion des résultats
L'ordre compte : partir sur le terrain sans prétest se paie à l'analyse, quand une question mal formulée rend les réponses inexploitables.
Deux enquêtes françaises montrent ce travail à grande échelle : l'enquête Conditions de vie des étudiants de l'Observatoire national de la vie étudiante, menée tous les trois ans par questionnaire auprès d'un échantillon représentatif, et l'enquête Pratiques culturelles du ministère de la Culture, dont la sixième édition a interrogé plus de 9 200 personnes. Travailler de façon qualitative ou quantitative est un choix interne au mémoire empirique, pas une alternative.
Comment rédiger un mémoire empirique ?
Un mémoire empirique s'impose quand ta problématique demande une affirmation sur le réel qui ne figure pas encore dans la littérature. Les questions de fréquence, de lien entre deux caractéristiques et d'effet d'un dispositif en relèvent presque toujours.
Trois problématiques donnent le ton :
- Comment les usagers de la SNCF arbitrent-ils entre train et voiture sur les trajets domicile-travail ?
- Quel lien existe-t-il entre l'équipement numérique du foyer et le recours aux démarches en ligne dans les communes rurales ?
- Quels usages les étudiantes et étudiants boursiers font-ils de la restauration universitaire du CROUS ?
Travailler empiriquement sans mener sa propre enquête
Recruter des participantes et des participants n'est pas le seul chemin vers un mémoire empirique. Les grandes archives nationales ouvrent leurs collections à la recherche : le catalogue Quetelet-Progedo Diffusion donne accès gratuitement et sous conditions aux enquêtes de la statistique publique et de l'Ined, et l'Insee publie les chiffres officiels. La phase de terrain disparaît et les effectifs dépassent tout ce qu'un mémoire atteindrait seul.
Le temps de préparation qu'une enquête réclame vraiment
Le calendrier d'un mémoire empirique casse presque toujours entre le questionnaire et l'analyse. Compte à rebours depuis la date de dépôt et pose des dates fermes pour le prétest, l'ouverture du terrain et l'analyse. Quatre postes coûtent plus de temps que prévu :
- Avis éthique, selon la discipline auprès d'un comité d'établissement ou d'un CPP
- Information des personnes et conformité au RGPD, sous le contrôle de la CNIL
- Prétest auprès de cinq à dix personnes, puis reprise du questionnaire
- Plan B en cas de faible participation : prolonger le terrain ou passer à l'entretien
Le cadre éthique français dépend du domaine plus que du diplôme. Pour une recherche non interventionnelle impliquant des personnes, le comité d'éthique de la recherche de Sorbonne Université rend un avis dès lors que le protocole ne relève pas d'un comité de protection des personnes, compétent pour la santé. Les instances et les délais varient d'une université à l'autre.
Côté données personnelles, le RGPD s'applique et la CNIL précise deux points que les mémoires oublient : les questionnaires papier entrent dans le champ au même titre que les formulaires en ligne, et le responsable de traitement est l'établissement, non la personne qui étudie. La protection des données de ton enquête se prépare donc avec le service compétent de l'université.
Conseil
Écris ton analyse prévue dans le projet de mémoire, en une phrase : « Je compare les moyennes de deux groupes. » Qui ne sait pas formuler cette phrase n'a pas terminé son questionnaire.
Prendre la décision
La décision tient à trois questions : ta problématique exige-t-elle des données nouvelles, peux-tu y accéder dans le temps qui reste, et ton parcours accepte-t-il le type visé ?
Le tableau ci-dessous réunit les critères qui pèsent vraiment :
| Critère | Mémoire théorique | Mémoire empirique |
|---|---|---|
| Matériau | littérature et théories existantes | données collectées ou secondaires |
| Pic de charge | tôt : lire, trier, argumenter | tard : terrain puis analyse |
| Prévisibilité | forte, tu ne dépends de personne | faible, participation et accès incertains |
| Chapitre de méthode | obligatoire pour la seule revue systématique | toujours |
| Échec typique | exposé sans position personnelle | échantillon trop petit, calendrier rompu |
| Convient à | questions de concepts et de théories | questions de fréquence, de lien, d'effet |
Un mémoire empirique est-il mieux noté ?
Un mémoire empirique n'ouvre droit à aucun bonus de note. L'évaluation suit les critères du parcours : précision de la problématique, rigueur méthodologique, apport personnel, argumentation et normes formelles. Un travail théorique mené proprement passe devant une enquête bâclée auprès de vingt-trois connaissances, et les modalités de contrôle des connaissances de ton établissement font foi.
Ce que tu clarifies avant de commencer
Le conseil « parles-en à ta direction de recherche » ne sert que si tu sais quoi demander. L'outil prévu pour cela est le projet de mémoire : problématique, protocole envisagé, faisabilité et calendrier sur deux à trois pages. Emporte quatre questions : le parcours accepte-t-il un mémoire purement théorique, existe-t-il une grille d'évaluation écrite, un avis éthique est-il nécessaire, et l'établissement donne-t-il accès à des jeux de données ?
Les erreurs les plus fréquentes
Les difficultés naissent rarement du choix lui-même, mais du moment où il est fait et de la raison qui le motive. Quatre schémas reviennent si régulièrement que toutes les directions de recherche les connaissent.
Le dénominateur commun ne varie pas : la décision se prend au regard de la charge de travail et non de la problématique.
Le mémoire théorique vu comme le chemin le plus court
Choisir la voie théorique pour éviter de chercher des participantes et des participants revient à sous-estimer le travail de lecture. Un mémoire théorique déplace la charge vers l'amont : à la place du terrain, tu as des semaines de dépouillement bibliographique.
La partie théorique transformée en cours d'introduction
Une partie théorique qui récapitule tout ce qui a été écrit sur le sujet n'est pas une partie théorique, c'est un extrait de manuel. N'y entre que ce qui sert ensuite à ton argumentation ou à tes hypothèses, aussi douloureux que cela soit.
L'enquête lancée sans plan d'analyse
Diffuser un questionnaire avant de savoir comment les réponses seront traitées produit des données qui ne répondent pas à la problématique. Fixe avant l'ouverture du terrain l'analyse que tu comptes conduire et le nombre minimal de réponses qu'elle suppose, comme le veut tout processus de recherche écrit à l'avance.
Sujet trouvé, problématique oubliée
Un sujet n'est pas encore une problématique, et seule la problématique décide du type de mémoire. « La transition écologique dans les PME » autorise les deux. « Comment les PME justifient-elles leurs engagements environnementaux ? » réclame des données, « Que valent des conceptions concurrentes de la soutenabilité ? » réclame de la théorie.
Pour aller plus loin
Les titres ci-dessous prolongent ce que cet article ne fait qu'esquisser. Les deux derniers montrent comment un établissement français formule ses attentes.
- Beller, Sieghard (2016) : Empirisch forschen lernen. Konzepte, Methoden, Fallbeispiele, Tipps. 3e édition, Berne : Hogrefe.
- Raithel, Jürgen (2008) : Quantitative Forschung. Ein Praxiskurs. 2e édition, Wiesbaden : VS Verlag für Sozialwissenschaften.
- Buff Keller, Eva et Jörissen, Stefan (2015) : Abschlussarbeiten im Studium anleiten, betreuen und bewerten. Opladen et Toronto : Verlag Barbara Budrich.
- Hunziker, Alexander W. (2013) : Spass am wissenschaftlichen Arbeiten. 5e édition, Zurich : Verlag SKV.
- Heisenberg, Werner (1969) : Der Teil und das Ganze. Gespräche im Umkreis der Atomphysik. Munich : Piper.
- Université de Strasbourg, Institut de sociologie : le mémoire de recherche, avec les attendus de volume et la soutenance.
- Sorbonne Université : exigences méthodologiques d'un mémoire de littératures française ou comparée, un exemple de consignes d'UFR.
Conclusion
Empirique ou théorique n'est pas une affaire de tempérament, mais une conséquence de ta problématique et de ton calendrier. Quand la question appelle des données nouvelles et que l'accès au terrain est réaliste, le mémoire empirique est la voie la plus solide. Sinon, un mémoire théorique bien conduit vaut mieux, et ce n'est pas un pis-aller.
La question choisit la méthode. Jamais l'inverse.
La suite
- Tu veux voir le déroulé d'un travail empirique étape par étape ? La recherche empirique dans un mémoire
- Tu cherches comment structurer la partie empirique ? Travail empirique : structure et plan
- Tu as besoin de répondants pour ton enquête ? Trouver des participants
- Tu veux savoir ce que le mot thèse recouvre ? Qu'est-ce qu'une thèse ?
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